Comment sont choisies les stratégies de protection des cultures? Regards croisés d’agriculteurs, de conseillers et de chercheurs

Marianne Lefebvre, Laure Latruffe, Maxime Colin, Adeline Alonso Ugaglia, Julie Borg, Yann Desjeux, Gaëlle Leduc, Aurélien Milliat, Laure Perchepied, Yann Raineau*

La réduction de l’usage des pesticides reste limitée en raison d’un décalage entre les solutions proposées et les priorités multidimensionnelles des agriculteurs.

Réduire l’usage des pesticides est devenu un objectif central des politiques agricoles en France et en Europe. Pourtant, malgré l’existence d’alternatives (e.g. variétés résistantes, pratiques préventives, lutte biologique), leur adoption reste limitée. Une des raisons invoquées est le décalage entre les réalités vécues par les agriculteurs et les solutions qui leur sont proposées. Choisir une stratégie de protection des cultures est en effet une décision complexe. Les agriculteurs doivent notamment concilier la rentabilité économique et la sécurisation des rendements, avec la charge de travail, les risques climatiques et sanitaires, les contraintes réglementaires et commerciales, et également leurs convictions personnelles. Or, les indicateurs utilisés par la recherche et le conseil agricole pour évaluer les solutions alternatives à l’utilisation de pesticides, ne reflètent pas toujours ces préoccupations multidimensionnelles.

Une étude menée en France par plusieurs chercheurs de l’INRAe et de l’Université d’Angers (Lefebvre et al., 2026), vise à mieux comprendre les critères jugés importants par les agriculteurs lorsqu’ils choisissent une stratégie de protection des cultures, ainsi que les éventuels décalages de perception avec les chercheurs et les conseillers agricoles. Cette enquête fut menée auprès de 275 acteurs incluant 33 conseillers agricoles, 90 chercheurs et 152 agriculteurs issus de la viticulture, de l’arboriculture et de la production de fruits et légumes.

Quatre profils de décision : les agriculteurs n’évaluent pas tous de la même manière les stratégies de protection des cultures

Les résultats révèlent quatre profils de répondants, partageant les mêmes priorités, appelés ici profils de décision, représentés sur la Figure 1:

  • Profil 1 : Préserver la compétitivité économique

Certains agriculteurs accordent une importance particulière à la réduction des coûts, au maintien des rendements, à l’organisation du travail et au temps consacré à la protection des cultures. Les critères environnementaux ou sociétaux deviennent secondaires lorsqu’ils risquent de fragiliser l’équilibre économique de l’exploitation.

Ce profil correspond souvent à des exploitations où la pression économique est forte et où la protection des cultures doit rester simple, efficace et peu chronophage.

  • Profil 2 : Réduire les impacts sur la santé et l’environnement

Dans ce profil, les priorités concernent la santé des travailleurs, la santé des consommateurs, la biodiversité et la qualité de l’eau. Les rendements et les coûts restent importants mais ne sont pas prioritaires face aux enjeux sanitaires et environnementaux.

Ce profil est sur-représenté chez les agriculteurs engagés en agriculture biologique ou déjà impliqués dans des démarches environnementales.

  • Profil 3 : Gérer l’incertitude et les risques

Pour d’autres agriculteurs, l’enjeu principal est de sécuriser l’exploitation face aux aléas. Les critères importants incluent la variabilité des rendements, les risques de pertes importantes et les exigences liées aux cahiers des charges et aux certifications.

Ce profil est fréquent dans les cultures pérennes (vigne, vergers), où une erreur peut avoir des conséquences durables sur la performance.

  • Profil 4 : Une vision intégrée

Enfin, certains agriculteurs adoptent une approche plus globale qui cherche un compromis entre performance économique et sécurité. Ce profil combine la recherche de rentabilité, le contrôle des coûts, la stabilité des rendements et une attention forte aux risques de long terme.

Figure 1:

Un décalage de priorité de critères perçus entre agriculteurs, conseillers et chercheurs

L’étude révèle un écart de perception entre les agriculteurs et les autres acteurs. Les chercheurs tendent à surestimer l’importance des critères environnementaux et sanitaires, tandis que les conseillers agricoles privilégient davantage la compétitivité économique. Ainsi, ni les chercheurs ni les conseillers ne perçoivent parfaitement la hiérarchie réelle des priorités des agriculteurs. Toutefois, cet écart se réduit fortement lorsque les acteurs participent à démarches participatives telles que la co-conception de dispositifs expérimentaux, l’expérimentation conjointe et les échanges réguliers.

Conclusions :

  • La réduction de l’usage des pesticides dépend non seulement de la disponibilité de solutions techniques, mais aussi de leur adéquation avec les priorités des agriculteurs.
  • Les agriculteurs ne constituent pas un groupe homogène : leurs stratégies et motivations pour réduire les pesticides sont multiples et hétérogènes.
  • Les politiques publiques devraient tenir compte de cette diversité en proposant des instruments différenciés adaptés aux différents profils d’agriculteurs : assurances ou sécurisation des revenus pour les profils orientés risque, reconnaissance et valorisation pour les profils environnementaux, solutions efficaces pour les profils économiques.
  • Le conseil agricole doit aller au-delà des indicateurs techniques et mieux intégrer les contraintes économiques et organisationnelles auxquelles les agriculteurs font face.
  •  Les approches participatives, favorisant le dialogue et la co-construction entre agriculteurs, chercheurs et conseillers, apparaissent comme un levier clé pour développer des solutions réellement adoptables et soutenir la transition vers des systèmes agricoles plus durables.

Etude: Lefebvre, M., Latruffe, L., Colin, M., Ugaglia, A. A., Borg, J., Desjeux, Y., … & Raineau, Y. (2026). Criteria for Choosing Crop Protection Strategies: Comparative Perspectives From Farmers, Advisors and Researchers. Journal of Agricultural Economics. https://doi.org/10.1111/1477-9552.70023

*Auteurs: Marianne Lefebvre1 | Laure Latruffe2 | Maxime Colin1 | Adeline Alonso Ugaglia3 | Julie Borg4 | Yann Desjeux2 | Gaëlle Leduc2,5 | Aurélien Milliat6 | Laure Perchepied7 | Yann Raineau2,8

1 Univ. Angers, GRANEM, SFR CONFLUENCES, Angers, France,  2INRAE, Univ. Bordeaux, CNRS, BSE, UMR 6060, UMR 1441, Pessac, France, 3Bordeaux Sciences Agro, INRAE, UMR 1065 SAVE, Gradignan, France,  4INRAE PSH, Angers, France,  5ETH, Zurich, Switzerland,  6IBISC, Université d’Evry Université Paris-Saclay, Évry-Courcouronnes, France,  7Univ. Angers, Institut Agro, INRAE, IRHS, SFR Quasav, Angers, France, 8INRAE, ETTIS, Cestas, France.

Picture credit: © iStock

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About Robert Finger

I am professor of Agricultural Economics and Policy at ETH Zurich. Group Website: www.aecp.ethz.ch. Private Website: https://sites.google.com/view/fingerrobert/home