Pourquoi les agriculteurs s’écartent-ils du calendrier recommandé pour l’utilisation des produits phytosanitaires ?

Niklas Möhring, David Wuepper, Tomke Musa, Robert Finger

La réduction des risques liés à l’utilisation des produits phytosanitaires est à l’ordre du jour des politiques agricoles à travers le monde. En Suisse, un plan d’action[1] a été introduit en 2017 au niveau fédéral et actuellement deux initiatives populaires visant à interdire ou limiter l’utilisation des produits phytosanitaires en Suisse ont vu le jour[2]. Pour parvenir à une réduction des risques, il est important d’identifier les facteurs déterminants la prise de décision quant à l’application des produits phytosanitaires et, sur cette base, de concevoir des mesures politiques efficaces et efficientes.

Le timing des applications de produits phytosanitaires est un aspect important de la mise en place d’une stratégie efficace de lutte contre les ravageurs mais qui est souvent négligé. Une planification précise permet de réduire le nombre d’applications tout en protégeant les cultures. C’est donc une situation triplement gagnante : les agriculteurs peuvent réduire simultanément les coûts d’application, les risques potentiels pour l’environnement, et cela sans réduire la quantité et la qualité de leurs rendements. On peut citer notamment l’exemple des fongicides utilisés contre les maladies des plantes telles que l’oïdium de la vigne, la fusariose de l’épi dans le blé et le mildiou de la pomme de terre. Pour déterminer le moment le plus efficace pour l’application des fongicides, les agriculteurs peuvent s’appuyer sur les prévisions des systèmes d’aide à la décision En effet, l’apparition et le développement des maladies dans ces cas-là dépendent souvent d’une interaction complexe de déterminants régionaux, qui ne peuvent être ni observés ni prévus. Bien que des systèmes d’aide à la décision existent dans la plupart des pays, peu d’agriculteurs adoptent les stratégies proposées, en particulier lorsqu’il s’agit de cultures de grande valeur et qui présentent une forte intensité d’applications de produits phytosanitaires comme la pomme de terre (Rose et al., 2016). La littérature existante suggère que les risques de production est un facteur important, mais aucune étude n’a jusqu’à présent analysé cette question de manière empirique.

 

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Le système d’aide à la décision PhytoPRE fournit des conseils pour une planification efficace de l’application des fongicides contre le mildiou. Photo tirée de http://www.phytopre.ch

 

Dans un article publié récemment (Möhring et al., 2020), nous avons cherché à analyser empiriquement si les agriculteurs s’écartent du calendrier recommandé pour l’utilisation des produits phytosanitaires – alors que l’adoption de telles stratégies semble présenter un avantage pour eux – et si tel est le cas pourquoi. Plus précisément, nous avons examiné les décisions prises par les producteurs de pommes de terre suisses de suivre ou non les recommandations concernant le calendrier des applications de fongicides pour la lutte contre le mildiou. Pour cela, nous avons comparé les décisions d’application réelles sur 569 parcelles de 2009 à 2015 avec les recommandations d’application figurant dans les journaux agricoles suisses*. Ceux-ci constituent l’une des principales sources d’information pour les services de vulgarisation à l’attention des agriculteurs suisses (Ramseier et al., 2016). A l’aide d’une régression, nous avons identifié les déterminants des décisions des agriculteurs, en tenant compte de la pression des maladies, des variétés, des conditions météorologiques et des caractéristiques des exploitations et des agriculteurs.

Nous avons constaté que 36 % des applications ont lieu plus tôt que ce qui est recommandé. Certains agriculteurs font systématiquement leurs applications plus tôt (10 %) alors que d’autres suivent toujours les recommandations (22 %). Les décisions de la plupart des agriculteurs varient selon les parcelles et les années (68 %). Nous constatons que les agriculteurs ayant une plus grande superficie de pommes de terre et cultivant des variétés de pommes de terre plus sensibles aux infections par le mildiou, ainsi que des variétés précoces, sont plus susceptibles d’appliquer des fongicides plus tôt que ce qui est recommandé. D’autre part, l’écart est très spécifique des années. Nos résultats indiquent que la décision de ne pas suivre les recommandations d’application et d’appliquer les fongicides plus tôt est d’une part liée à la disponibilité des informations et d’autre part à l’incertitude (perçue) concernant les prévisions de maladies. Les agriculteurs peuvent s’écarter du calendrier recommandé si les gains en termes de réduction des risques l’emportent sur les coûts relativement faibles des applications supplémentaires de fongicides.

Les politiques en matière de produits phytosanitaires doivent donc tenir compte explicitement des incertitudes quant au calendrier des applications. Pour accroître l’adoption de stratégies de planification efficace, il faudrait i) réduire les incertitudes (perçues) quant au calendrier des fongicides ou ii) augmenter les prix des produits phytosanitaires. Des instruments politiques efficaces pour réduire les incertitudes pourraient inclure notamment que les agriculteurs informent obligatoirement des infections de mildiou. Cela contribuerait à améliorer les prévisions des modèles d’aide à la décision, comme PhytoPRE en Suisse, et à renforcer la confiance des agriculteurs dans ces prévisions. De nouvelles technologies de surveillance et la mise en place de capteurs pourraient renforcer les outils de vulgarisation en fournissant des données détaillées et spatialement explicites. Enfin, l’introduction de taxes sur les produits phytosanitaires adaptées au contexte rendrait plus attrayant le recours à des stratégies de planification efficaces sur le plan environnemental et économique (Finger et al, 2017). Les recettes fiscales obtenues pourraient alors être réinvesties pour réduire l’incertitude des prévisions des modèles et ainsi réduire les coûts d’application pour les agriculteurs.

 

[1] Plan d’action visant à la réduction des risques et à l’utilisation durable des produits phytosanitaires (Conseil fédéral, 2017).

[2] Initiatives populaires fédérales « Pour une eau potable propre et une alimentation saine – Pas de subventions pour l’utilisation de pesticides et l’utilisation d’antibiotiques à titre prophylactique » et « Pour une Suisse sans pesticide de synthèse ».

* L’ensemble de données est disponible gratuitement dans la collection de recherche de l’ETH sous https://www.research-collection.ethz.ch/handle/20.500.11850/383933

 

Littérature

Rose, D. C., Sutherland, W. J., Parker, C., Lobley, M., Winter, M., Morris, C., Twining, S., Ffoulkes, C., Amano, T. & Dicks, L. V. (2016). Decision support tools for agriculture: Towards effective design and delivery. Agricultural systems, 149, 165-174. >>

Möhring, N., Wuepper, D., Musa, T., & Finger, R. (2020). Why farmers deviate from recommended pesticide timing: The role of uncertainty and information. Pest Management Science. https://doi.org/10.1002/ps.5826

Ramseier, H., Lebrun, M., & Steinger, T. (2016). Anwendung der Bekämpfungsschwellen und Warndienste in der Schweiz. Agrarforschung Schweiz, 7(2), 98-103. >>

Finger, R., Möhring, N., Dalhaus, T., & Böcker, T. (2017). Revisiting pesticide taxation schemes. Ecological Economics, 134, 263-266. >>

*Pour obtenir des copies des documents, veuillez envoyer un courriel à Niklas Möhring (nmoehring@ethz.ch)

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About Robert Finger

I am Agricultural Economist and head of the Agricultural Economics and Policy Group at ETH Zurich www.aecp.ethz.ch