Prairies diversifiées, risques partagés ? Les interactions entre diversité végétale et assurance récolte

Nicolas Alou, Sergei Schaub, Martin Quaas, Robert Finger*

La décision de diversité végétale semée dans les prairies interagit différemment avec les différents types d’assurances, ce qui soulève d’importants enjeux de sélection adverse.

La fréquence croissante des sécheresses menace la viabilité économique des exploitations d’élevage herbager en Europe et en Suisse. Face à ces risques, les agriculteurs disposent de différentes catégories de stratégies : des stratégies d’assurance naturelle, comme l’augmentation de la diversité végétale semée, et des assurances formelles, comme les assurances indemnitaires ou les assurances indicielles. Dans une étude récente (Alou et al., 2026) nous examinons comment ces deux types d’instruments interagissent, et ce que cela implique pour les politiques publiques de subvention aux assurances agricoles.

Une approche quantitative combinant théorie et données expérimentales

Dans notre étude nous développons un modèle quantitatif du comportement des agriculteurs face au risque, combinant un cadre théorique et des simulations numériques. Ces simulations s’appuient sur des données issues de prairies expérimentales récoltées dans différentes régions d’Europe, qui manipulent expérimentalement la richesse en espèces végétales et observent ses effets sur les rendements et leur variabilité.  Dans le cadre de cette expérience, les prairies étaient gérées de manière intensive. Nous nous appuyons sur les sites ensemencés avec le mélange de semences de type « Europe centrale », dans le cadre d’une expérience menée sur 15 sites répartis dans 11 pays, sur des durées allant de 1 à 4 ans. Les espèces utilisées étaient les suivantes : Lolium perenne, Dactylis glomerata, Trifolium pratense et Trifolium repens. La disposition des agriculteurs à payer pour deux types d’assurances formelles est estimée pour différents niveaux de diversité végétale semée. Cette dernière est considérée comme une forme d’assurance naturelle choisie par l’agriculteur. Les deux types d’assurances formelles étudiées sont l’assurance indemnitaire, où les agriculteurs sont indemnisés en fonction des dommages subis, et l’assurance indicielle contre la sécheresse, où les agriculteurs sont indemnisés en fonction d’un indice météorologique, par exemple basé sur la quantité de précipitations. Nous partons du principe que les compagnies d’assurance ne connaissent pas la composition exacte de la végétation de chaque exploitation.

Une plus grande diversité végétale réduit l’attractivité de l’assurance indemnitaire, mais pas celle de l’assurance indicielle

Les résultats montrent que la disposition à payer pour l’assurance indemnitaire est significativement plus élevé chez les agriculteurs semant des prairies peu diversifiées (28 ±20 €/ha) que chez ceux semant des prairies plus diversifiées (-12 ±9 €/ha). Ce contraste indique un risque de sélection adverse : l’assurance indemnitaire attirerait préférentiellement les agriculteurs ayant peu recours à l’assurance naturelle. Ce segment d’assurés présente un risque plus élevé, ce qui pourrait fragiliser l’équilibre des marchés d’assurance.

En revanche, la disposition à payer pour l’assurance indicielle contre la sécheresse reste stable quel que soit le niveau de diversité végétale semée (12 ±16 €/ha pour une faible diversité ; 15 ±13 €/ha pour une diversité élevée). Ce résultat suggère que l’assurance indicielle est attrayante pour tous les types d’agriculteurs, indépendamment de leur stratégie d’assurance naturelle, et engendre donc peu ou pas de sélection adverse.

Ces résultats restent valables pour différentes configurations de contrats d’assurance, notamment en présence de franchises, de chargements sur les primes d’assurance et de différents indices de sécheresse, et pour différents niveaux d’aversion au risque.

Des implications importantes pour les politiques agricoles

Ces résultats sont particulièrement pertinents dans le contexte de la subvention croissante des assurances agricoles en Europe. Ils suggèrent que :

  • La subvention de l’assurance indemnitaire pourrait indirectement décourager l’adoption de stratégies d’assurance naturelle, telles qu’une augmentation de la diversité végétale semée, en accentuant les effets de sélection adverse.
  • La subvention de l’assurance indicielle de sécheresse apparaît plus neutre vis-à-vis des choix de diversité végétale, et pourrait donc mieux s’articuler avec les objectifs de résilience et de durabilité des systèmes production basés sur les prairies.
  • Pour les assureurs, la conception de produits indiciels adaptés aux prairies européennes représente une voie prometteuse pour concilier viabilité économique et mesures incitatives favorisant l’adaptation aux risques climatiques, tout en générant des retombées environnementales positives.

Conclusions

  • Une diversité végétale semée élevée réduit la disposition à payer pour l’assurance indemnitaire, révélant un mécanisme de sélection adverse potentiellement défavorable à la biodiversité dans les prairies.
  • L’assurance indicielle contre la sécheresse reste aussi attractive pour les agriculteurs ayant adopté des niveaux élevés d’assurance naturelle, limitant ainsi les risques de sélection adverse, mais un risque résiduel (« risque de base ») subsiste pour l’agriculteur dans ce type d’assurance.
  • Ces résultats plaident pour une orientation préférentielle des subventions publiques vers les assurances indicielles, plus compatibles avec les objectifs de diversification végétale et de résilience climatique des prairies européennes.

Alou, N., Schaub, S., Quaas, M., Finger, R. (2026). Coping with production risk: effects of sown plant diversity on the attractiveness of crop insurance in grasslands. Applied Economic Perspectives and Policy. In Press https://doi.org/10.1002/aepp.70081   (Open Access)

* Auteurs: Nicolas Alou (ETH Zürich) , Sergei Schaub (Agroscope), Martin Quaas (IDIV) Robert Finger (ETH Zürich). Contact : rofinger@ethz.ch

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About Robert Finger

I am professor of Agricultural Economics and Policy at ETH Zurich. Group Website: www.aecp.ethz.ch. Private Website: https://sites.google.com/view/fingerrobert/home