Combiner les évaluations ex-ante et ex-post pour soutenir la transformation durable de l’agriculture

Niklas Möhring, Robert Huber, Robert Finger*

Une intégration délibérée et voulue des évaluations ex-ante et ex-post des politiques agricoles permet de développer et d’adapter des instruments soutenant des transitions durables dans le système agricole et alimentaire. Nous développons ici un exemple pour le cas de la production de blé sans pesticides en Suisse.

L’intensification durable de l’agriculture nécessite l’adoption de nouvelles techniques de production, de nouveaux outils et de nouveaux programmes à grande échelle. Cela implique des changements substantiels dans les méthodes établies de culture, de transformation ou de commercialisation des aliments. Cependant, cette transition se déroule généralement dans des conditions où les parties prenantes sont confrontées à des informations limitées et très incertaines sur les résultats économiques ou environnementaux potentiels des nouveaux systèmes de production (par exemple, Möhring et al., 2020). La recherche peut soutenir les parties prenantes des chaînes de valeur alimentaires, telles que les agriculteurs, les coopératives de producteurs, l’industrie alimentaire et les politiques, dans cette transformation en fournissant des renseignements reposant sur une analyse scientifique.

Les études scientifiques qui combinent les évaluations ex-ante (étude des impacts potentiels avant la mise en œuvre des programmes ou des politiques) et les évaluations ex post (étude de l’adoption et de son impact après ou pendant la mise en œuvre) sont fortement recommandées et constituent un élément important du nouvel agenda politique de l’UE. L’évaluation ex ante, par exemple à l’aide de modèles de simulation, est largement utilisée pour fournir une base aux décisions politiques dans ce contexte (voir par exemple Coderoni et al., 2021). En revanche, les évaluations ex-post permettent d’utiliser le comportement observé pour identifier les déterminants importants des décisions d’adoption qui n’ont pas été pris en compte dans les analyses ex-ante, et de quantifier les impacts réels (réalisés). Une évaluation combinée permet i) de fournir des informations aux parties prenantes lors de plusieurs étapes critiques des projets et ii) d’améliorer les méthodes utilisées et donc les résultats et leur impact. Elles peuvent donc être essentielles à la mise en œuvre et à l’amélioration des politiques et des programmes dans ce que l’on appelle les „cycles politiques“, où les mesures sont analysées et améliorées de manière répétée (voir figure 1). Cette combinaison est particulièrement pertinente dans les évaluations de l’adoption de nouvelles méthodes de production durable en agriculture, qui se déroulent souvent dans un contexte de données limitées et de forte incertitude.

Cependant, les évaluations combinées ex-ante et ex post sont rarement mises en œuvre, et l’on sait peu sur les synergies et les compromis qu’elles présentent.

Fig. 1. Fermer le cycle politique pour améliorer l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes (d’après Möhring et al., 2022).

Dans un article récemment publié dans Q-Open (Möhring et al., 2022), nous présentons et discutons une approche exemplaire permettant de combiner une évaluation d’impact ex-ante avec une évaluation ex-post. Nous illustrons cette approche en expliquant le modèle d’adoption d’un nouveau système de production sans pesticides en Suisse (Möhring et Finger, 2022a). Nous exploitons le fait que le développement et l’introduction du programme suisse de production de blé sans pesticides ont été accompagnés à la fois d’évaluations ex-ante avant (Böcker et al., 2019) – et d’évaluations ex-post (Möhring et Finger, 2022a, Finger et Möhring, 2022) peu après le lancement du programme. Nous combinons ainsi la modélisation bioéconomique de Böcker et al. (2019) et l’analyse économétrique des données d’enquête de Möhring et Finger (2022a). pour évaluer les déterminants de l’adoption et les conséquences environnementales. Nous comparons ensuite le rôle des outils d’évaluation d’impact ex-ante et d’évaluation ex post dans l’identification des facteurs économiques, agronomiques et comportementaux clés dans la décision d’adoption et l’accompagnement des parties prenantes dans leurs processus de décision dans notre étude de cas.

Notre étude de cas sur la production sans pesticides est un cas très approprié pour l’illustration, car la gestion durable des nuisibles est une pierre angulaire de la transformation vers une agriculture plus durable et a donc été identifiée comme un objectif politique important pour la Suisse et l’Union européenne (Möhring et al., 2020, Finger, 2021). Ils ont par exemple été utilisés pour évaluer le potentiel d’adoption et les déterminants, ainsi que les compromis entre performance environnementale et pertes de rendement. Nous constatons qu’il existe des synergies entre les évaluations ex-ante et ex-post, par exemple pour améliorer la robustesse des résultats et atténuer les limites des données (figure 2).

Fig. 2. Le rôle des évaluations ex-ante et ex post dans le soutien à la transformation vers une agriculture durable dans le cas de la production suisse de blé sans pesticides (d’après Möhring et al., 2022). La figure et les différentes étapes de l’évaluation du programme sont expliquées en détail dans Möhring et al. (2022).

Nous comparons ensuite empiriquement les résultats du modèle ex-ante et de l’enquête ex-post auprès des agriculteurs concernant l’adoption (potentielle), les déterminants de l’adoption et les pertes de rendement attendues de la participation au programme. Les données et le code du modèle bioéconomique spatialement explicite (l’évaluation ex ante) et une enquête sur l’adoption du programme (l’évaluation ex post) avec l’ensemble de la population des producteurs de blé IP-SUISSE (4749 agriculteurs, taux de réponse de 23,3 %), y compris les rendements au niveau de l’exploitation, les propriétés du sol, la météo, le climat, la pression des mauvaises herbes et la propagation des résistances aux herbicides, sont disponibles publiquement (Böcker et al., 2019a, Möhring et Finger, 2022b).

Nous constatons que les synergies potentielles dans notre cas dépendent fortement du type de modèles ex-ante choisis pour l’évaluation et de leur alignement avec les méthodes ex-post. Par exemple, si les modèles ex-ante supposent que seuls les aspects agronomiques et climatiques sont importants pour les décisions des agriculteurs, alors que l’analyse ex-post ne prend en compte que les caractéristiques comportementales, il y aura peu de synergies entre les deux évaluations. En même temps, nous trouvons que les synergies dans notre cas sont moins affectées par les différences de taille d’échantillon entre les analyses ex-ante et ex-post et par le fait que le modèle ex-ante n’a capturé que certaines régions de la Suisse avec des conditions de sol appropriées. Il est important de noter que l’évaluation ex-ante dans notre étude de cas est plus optimiste en ce qui concerne les pertes de rendement que les attentes des agriculteurs et nous analysons les raisons de ces différences (Figure 3). Nous illustrons comment les évaluations ex-ante et ex-post peuvent être combinées pour améliorer l’information des parties prenantes, par exemple sur les différences entre les pertes de rendement modélisées et attendues des agriculteurs de la production sans pesticides ou les typologies d’agriculteurs importantes pour l’adoption. En outre, nous montrons comment leur alignement peut améliorer les évaluations futures dans les cycles de projet et de politique, par exemple par le choix de variables appropriées expliquant la prise de décision des agriculteurs et les prieurs sur la distribution de leurs caractéristiques. 

Fig 3. Figure 3. Distribution des agriculteurs IP-SUISSE par différence relative entre les pertes de rendement simulées (basées sur le modèle) et les pertes de rendement attendues (basées sur l’enquête).
N=678 Les pertes de rendement simulées et attendues sont exprimées en quintiles de la distribution (de 1= le plus bas à 5= le plus haut), respectivement. La différence entre les catégories simulées et attendues est ensuite calculée, indiquant que les agriculteurs s’attendent à des pertes de rendement plus élevées que celles simulées (de -4 à -1) à aucune différence (0) et à des pertes de rendement attendues plus faibles que celles simulées (de 1 à 4).

Malgré les synergies identifiées entre les évaluations, nous constatons également que leur intégration est limitée par le calendrier, la disponibilité des données et les besoins en information des parties prenantes à différentes étapes du projet. Enfin, les synergies potentielles dans notre étude de cas dépendaient fortement du type de modèles ex-ante choisis pour l’évaluation et de leur alignement avec les méthodes ex-post. Outre la mise à disposition d’un plus grand nombre de données publiques sur des activités agricoles importantes, telles que l’utilisation de pesticides (par exemple, Mesnage et al., 2021), l’intégration du comportement des agriculteurs dans les évaluations ex-ante semble être cruciale pour parvenir à des évaluations holistiques de programmes à grande échelle pour des pratiques agricoles durables et fournir des informations utiles aux parties prenantes (Huber et al., 2022).

Niklas Möhring est boursier Marie Skłodowska-Curie au Centre d’études biologiques de Chizé du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), France. Robert Finger et Robert Huber sont au Groupe d’économie et de politique agricoles de l’ETH Zürich, Suisse.

References:

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Böcker, T., & Finger, R. (2019b). Data on the efficacy and costs of different weed control strategies in Swiss wheat production. https://www.research-collection.ethz.ch/handle/20.500.11850/371711

Coderoni, S., Helming, J., Pérez-Soba, M., Sckokai, P., & Varacca, A. (2021). Key policy questions for ex-ante impact assessment of European agricultural and rural policies. Environmental Research Letters, 16(9), 094044.

Finger, R. (2021). No pesticide-free Switzerland. Nature Plants, 7(10), 1324-1325. https://doi.org/10.1038/s41477-021-01009-6

Finger, R., & Möhring, N. (2022). The adoption of pesticide-free wheat production and farmers‘ perceptions of its environmental and health effects. Ecological Economics, 198, 107463. https://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2022.107463

Huber, R., Xiong, H., Keller, K., & Finger, R. (2022). Bridging behavioural factors and standard bio‐economic modelling in an agent‐based modelling framework. Journal of Agricultural Economics, 73(1), 35-63. https://doi.org/10.1111/1477-9552.12447

Mesnage, R., Straw, E. A., Antoniou, M. N., Benbrook, C., Brown, M. J., Chauzat, M. P., … & Zioga, E. (2021). Improving pesticide-use data for the EU. Nature ecology & evolution, 5(12), 1560-1560. https://doi.org/10.1038/s41559-021-01574-1

Möhring, N., Ingold, K., Kudsk, P., Martin-Laurent, F., Niggli, U., Siegrist, M., … & Finger, R. (2020). Pathways for advancing pesticide policies. Nature food, 1(9), 535-540.

https://doi.org/10.1038/s43016-020-00141-4

Möhring, N., Huber, R., & Finger, R. (2022). Combining ex-ante and ex-postassessments to support the sustainable transformation of agriculture: the case of Swiss pesticide-free wheat production. Q Open. (In Press). https://doi.org/10.1093/qopen/qoac022

Möhring, N., & Finger, R. (2022a). Pesticide-free but not organic: adoption of a large-scale wheat production standard in Switzerland. Food Policy, 106, 102188. https://doi.org/10.1016/j.foodpol.2021.102188

Möhring, N., & Finger, R. (2022b). Data on the adoption of pesticide-free wheat production in Switzerland. Data in Brief, 41, 107867. https://doi.org/10.1016/j.dib.2022.107867

Cette étude est une contribution au projet financé par la Swiss National Science Foundation: ‘Evidence-based Transformation in Pesticide Governance’ (Grant 193762). https://trapego.ch/de/

Der Beitrag ist Teil des Special Issues zu ‘Evidenzbasierter Agrar- und Ernährungspolitik – Rolle der Forschung für die Politikgestaltung’ in der Fachzeitschrift Q Open. Dieser Special Issue wird durch die SGA (Schweizerische Gesellschaft für Agrarwirtschaft und Agrarsoziologie) realisiert. Gast-Editoren sind die SGA Vorstandsmitglieder Nadja El Benni, Robert Finger und Christian Grovermann. https://academic.oup.com/qopen/pages/cfp-evidence-based-agricultural-and-food-policy


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About Robert Finger

I am Agricultural Economist and head of the Agricultural Economics and Policy Group at ETH Zurich. Group Website: www.aecp.ethz.ch. Private Website: https://sites.google.com/view/fingerrobert/home