Les destins liés des abeilles et des amandes

Antoine Champetier. Au printemps 2007, l’idée d’un déclin des abeilles à la fois imminent et aux conséquences désastreuses se répandait rapidement à la une de tous les journaux, portée par de grosses pertes hivernales de ruches aux Etats-Unis.  Depuis douze ans déjà, la question de l’avenir de l’apiculture et de la pollinisation des cultures agricoles resurgit régulièrement comme en témoigne par exemple la fréquence de mots clef liés au sujet dans les recherches internet (figure 1).

Figure 1 : Index d’intensite de recherche pour les mots clef « Bienensterben » pour la Suisse et « Colony Collapse Disorder » pour le monde.

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Source : Google Trandes. D’autres termes, comme « bee decline » révèlent des motifs similaires.

Pendant ce temps, les efforts de recherche sur la pollinisation en agriculture se sont intensifiés, grâce à des financements accrus et à une amélioration des données statistiques sur l’apiculture. Même si d’importantes questions demeurent, l’approfondissement de nos connaissances est incontestable.

La notion d’un déclin généralisé des pollinisateurs laisse progressivement la place à un état des lieux plus nuancé. En particulier, la distinction entre pollinisateurs sauvages et abeilles domestiques s’avère désormais incontournable. La contribution de chacun des deux groupes à la pollinisation agricole varie grandement d’une culture à l’autre et d’une région à l’autre.* Les mécanismes qui déterminent l’abondance des abeilles domestiques diffèrent eux aussi largement de ceux des insectes sauvages, même quand il s’agit des effets délétères d’un même pesticide.

Cette progression, depuis des annonces de fin du monde vers une mise relief de tendances et de mécanismes complexes est particulièrement bien illustrée par le cas de l’industrie apicole aux Etats-Unis. En 2007, alors que le terme de « Colony Collapse Disorder » cristallisait au sein du public le sentiment d’un déclin apocalyptique, le décompte des colonies d’abeilles s’apprêtait à inverser une tendance historique et entamer une remontée qui se poursuit aujourd’hui (figure 2).

Figure 2 : Compte du nombre de ruches aux Etats-Unis (apiculteurs ayant plus de 5 ruches)

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Source: United States Department of Agriculture, Honey Report

Derrière ce renouveau de l’industrie apicole est à l’œuvre, depuis la fin des années 1990, la croissance soutenue de la production d’amandes en Californie. En effet, la dépendance stricte des amandiers aux services de pollinisation transforme mécaniquement l’engouement des consommateurs pour les amandes, en une demande de services accrue pour les apiculteurs. Aujourd’hui, le revenu annuel de l’industrie apicole américaine provient pour plus de moitié des contrats de pollinisation, dans les amandes aux quatre cinquièmes. Les ventes de miel, elles, ont perdu leur rôle dominant dans les décisions de nombreux apiculteurs.**

Certes, certains apiculteurs continuent de se concentrer sur la production de miel de haute qualité et la vente en circuits courts, tels leurs pendants Européens. Néanmoins, les revenus croissants de la pollinisation permettent à une majorité d’apiculteurs de moins dépendre d’un marché du miel devenu peu profitable en raison d’importations à bas prix depuis l’Argentine, la Chine ou ailleurs.

Les bienfaits de cette embellie de l’économie apicole américaine sont tangibles. L’augmentation du cheptel apicole, fait remarquable en soi, s’accompagne d’une croissance du nombre de jeunes apiculteurs, offrant une issue au problème du vieillissement de la profession. Plus généralement, l’apiculture bénéficie d’investissements accrus, permettant entre autres, l’accélération des progrès en matière de génétique, nutrition et épidémiologie. Incidemment, la relation étroite établie avec un secteur des amandes au chiffre d’affaires annuel de six milliards de dollars, (dix fois environ celui de l’apiculture) offre un levier efficace aux intérêts apicoles sur le terrain des politiques publiques.***

Pour autant, l’âge d’or de la pollinisation des amandes, ne durera pas toujours. Dans un article paru récemment dans American Journal of Agricultural Economics nous développons une modélisation des marchés connectés par la pollinisation des amandes afin d’aider à anticiper leurs évolutions probables. ****

Figure 3 : Réseau de marches connectant les secteurs apicoles et amandiers.

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Un modèle détaillé du réseau de liens entre différents marchés permet la simulation de scénarios reflétant les préoccupations principales des acteurs des deux secteurs : l’adoption de variétés d’amandiers auto-pollinisateurs, une restriction de ressources en eau d’irrigation, le ralentissement de la demande pour les amandes Californiennes (par exemple suite à l’imposition de nouveau tarifs dans les pays importateurs) et l’accroissement soudain des pertes hivernales de ruches au delà des moyennes récentes (figure 3)

Les résultats de cette analyse reflètent la dépendance de l’apiculture vis-à-vis des contrats de pollinisation dans les amandes. Les tendances du secteur amandier se répercutent directement sur le secteur apicole. Par exemple, une diminution de la demande d’amandes de 20% se traduirait par une perte de revenus de plus de 16% pour les apiculteurs. La dépendance inverse, des producteurs d’amandes aux services de pollinisation, s’avère elle moins déterminante du fait des relations de taille entre secteurs et de la part modérée des services de pollinisation dans les coûts de production d’amandes. Par exemple, des pertes de ruches accrues de 20% n’auraient qu’un effet restreint sur les revenues des producteurs d’amandes.

Cette analyse adapte les outils des économistes aux questions pressantes pour les acteurs de la pollinisation agricole. Elle s’inscrit dans un renouveau de l’intérêt de la profession pour l’apiculture et la pollinisation. L’apiculture migratoire et les contrats de pollinisation entre apiculteurs et producteurs aux Etats-Unis représente le cas d’étude remarquable d’une population de pollinisateurs gérée á l’échelle d’un continent et intégrée en profondeur à une économie agricole compétitive. Les institutions complexes qui opèrent cette gestion sont une source importante d’enseignements pour l’amélioration, urgemment requise, de l’interface entre économies humaines et écosystèmes.

 

Antoine Champetier est un ancien membre du groupe d’Economie et Politique Agraire de l’ETH (AECP). Il est attaché temporaire à l’enseignement et la recherche à l’Université de Californie à Davis ainsi que consultant en économie des resources naturelles en milieux agricoles. http://ecoecomodeling.com/

 

Travaux cités :

*Garibaldi, Lucas A., Ingolf Steffan-Dewenter, Rachael Winfree, Marcelo A. Aizen, Riccardo Bommarco, Saul A. Cunningham, Claire Kremen et al. (2013) „Wild pollinators enhance fruit set of crops regardless of honey bee abundance.“ Science 339, no. 6127: 1608-1611.

**Ferrier, Peyton M., Randal R. Rucker, Walter N. Thurman, and Michael Burgett (2018) „Economic Effects and Responses to Changes in Honey Bee Health.“.

*** Champetier, A. (2008) „A Spatial Look at Negative Externalities in Agricultural Landscapes: Seedless Mandarins and Honey Bee Pollination in California.“ In 2008 Annual Meeting, July 27-29, 2008, Orlando, Florida, no. 6076. Agricultural and Applied Economics Association.

****Lee, Hyunok, Daniel A. Sumner, and Antoine Champetier (2018) „Pollination Markets and the Coupled Futures of Almonds and Honey Bees: Simulating Impacts of Shifts in Demands and Costs.“ American Journal of Agricultural Economics 101, no. 1: 230-249.

***** Ramsey, Samuel D., Ronald Ochoa, Gary Bauchan, Connor Gulbronson, Joseph D. Mowery, Allen Cohen, David Lim et al. (2019) „Varroa destructor feeds primarily on honey bee fat body tissue and not hemolymph.“ Proceedings of the National Academy of Sciences: 201818371.

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About Robert Finger

I am Agricultural Economist and head of the Agricultural Economics and Policy Group at ETH Zurich www.aecp.ethz.ch