Esther Devilliers, Niklas Möhring, Robert Finger*
Les systèmes de production bas-intrants apparaissent comme un compromis potentiel entre les impératifs de réduction des pesticides pour diminuer l’empreinte de l’agriculture sur l’environnement et le besoin de maintenir des niveaux de production élevés pour assurer la sécurité alimentaire.
Si les agronomes se sont beaucoup intéressés au développement et à la performance agronomique de ces systèmes de production bas-intrants, la comparaison économique avec les systèmes de production conventionnels reste complexe. Premièrement, cette comparaison souffre d’une disponibilité limitée des données pertinentes : les systèmes de production sont rarement documentés dans les données mises à disposition des chercheurs. Mais la complexité de cette comparaison réside principalement dans la décomposition de l’effet des caractéristiques individuelles des exploitations et l’effet du système de production en lui-même. En effet, les caractéristiques individuelles des agriculteurs (et de leurs exploitations) peuvent affecter le choix du système de production utilisé et donc expliquer les différences de performance observées : on parle alors de biais d’auto-sélection (ou self-selection bias). Par exemple, une exploitation avec un potentiel de rendement plus faible pourra adopter un système de production bas-intrants pour diminuer ses coûts de production et ainsi compenser pour son potentiel de rendement – et donc ses revenus – moins élevé. Identifier dans quelle mesure les différences observées entre les exploitations conventionnelles et bas-intrants relèvent de ces caractéristiques individuelles ou du système de production c’est permettre une comparaison plus adéquate des systèmes de production conventionnel et bas-intrants, et donc élaborer des politiques de soutien à l’adoption des systèmes bas-intrants plus efficaces.
Dans une étude publiée dans la revue Q Open (Devilliers et al. 2024), nous développons une nouvelle approche pour comparer les performances des systèmes de production conventionnels et à faible intervention, en contrôlant les différences de caractéristiques entre les exploitations.
Une approche qui permet de contrôler pour les différences de caractéristiques entre exploitations
S’il existe des caractéristiques qui impactent à la fois les performances observées des exploitations et le choix du système de production, et que celles-ci sont (partiellement) inobservées, alors la crédibilité de la comparaison sera compromise par ce qu’on appelle un « biais de sélection ». Si l’on reprend l’exemple précédent d’une exploitation bas-intrants à potentiel de rendement initial faible, la comparaison avec une exploitation conventionnelle à potentiel de rendement élevé qui ne tiendrait pas compte de cette différence de rendement potentiel initial, différence qui a influencé le choix de système de production final, conduirait à surestimer la baisse de rendement induite par l’adoption du système de production bas-intrants. Pour ce faire, nous proposons une approche de type économétrique qui permet de contrôler de ce biais de sélection afin de pouvoir comparer les performances des exploitations conventionnelles et bas-intrants. Chaque système de production sera alors caractérisé par une fonction de demande d’intrants et d’une fonction de production, toutes deux corrigées de ce biais de sélection. En particulier, l’approche proposée permet en particulier de comparer l’importance du facteur « prix » dans les niveaux d’utilisation de pesticides et d’engrais ainsi que les principaux déterminants des niveaux de rendement observés dans les deux systèmes de production.
Les systèmes de production conventionnels et bas-intrants des producteurs de blé suisses
Nous nous sommes intéressés aux producteurs de blé suisses car les céréales, et le blé en particulier, représentent un enjeu fort pour l’agriculture suisse et européenne en termes de surface cultivée et de sécurité alimentaire. Par ailleurs, le choix de la Suisse comme étude de cas est stratégique : compte tenu de son programme de production intégrée volontaire (Extenso) mis en place depuis 1992, nous disposons de données permettant d’identifier les systèmes de production conventionnels et bas-intrants. En outre, contrairement aux données comptables qui sont généralement utilisées en économie agricole et qui renseignent les dépenses en pesticides et en engrais, nos données contiennent les quantités exactes de pesticides et d’engrais utilisés sur chaque parcelle de blé d’hiver. Cela nous permet alors d’analyser les utilisations de pesticides en termes de « pesticide load », un indicateur qui permet de tenir compte de la pression exercée sur la santé humaine, l’environnement et l’écotoxicité des produits utilisés. Au total, notre application empirique regroupe les données de 148 producteurs de blé d’hiver suivis de manière irrégulière entre 2009 et 2015 (N=575).
Premièrement, les résultats de notre étude montrent des différences significatives entre producteurs conventionnels et bas-intrants. Par exemple, la probabilité d’adopter un système de production bas-intrants sera d’autant plus forte que l’exploitation se situe dans une région montagneuse ou que la part de blé d’hiver dans la production totale de l’exploitation est réduite. Ces différences sont d’autant plus importantes à considérer que notre étude confirme la présence d’un biais de sélection dans le choix du système de production. Ainsi, non seulement ces différences affectent le choix du système de production mais également les performances économiques observées des exploitations.
Par ailleurs, notre étude comparative des producteurs de blé suisses montre des différences significatives entre le système de production conventionnel et le système bas-intrants. Par exemple, on trouve que le facteur « prix » (des intrants et du blé) n’affecte pas les niveaux utilisations d’intrants dans le système bas-intrants, alors que les niveaux d’utilisations dans le système conventionnel s’adaptent dans une certaine mesure aux niveaux des prix. Enfin, nos résultats montrent que le rôle joué par les intrants dans la fonction de rendement diffère en fonction du système de production considéré. En particulier, dans les systèmes bas-intrants l’utilisation d’engrais azotés, en provoquant une concurrence avec les mauvaises herbes, contribue à augmenter le rôle protecteur des herbicides. Cet effet semble en revanche absent dans les systèmes conventionnels. Au-delà du problème de biais de sélection susmentionné, notre étude appelle donc à une meilleure prise en compte de l’hétérogénéité des systèmes de production dans la conception et l’évaluation de politiques publiques. Prenons l’exemple d’une politique de taxation des pesticides. Nos résultats semblent montrer que les utilisations d’intrants répondent davantage aux variations de prix parmi les agriculteurs conventionnels que parmi les agriculteurs bas-intrants. Ainsi, une telle politique de taxation pourrait en effet avoir pour effet de réduire les utilisations de pesticides pour les agriculteurs qui ont adopté un système de production conventionnel. Pour les producteurs avec un système de production bas-intrants, l’effet de cette taxe sera probablement plus limité car leurs niveaux d’utilisation d’intrants – déjà réduits – sont peu flexibles aux variations de prix. La réduction des utilisations de pesticides chez les producteurs conventionnels pourrait donc nécessiter la mise en place d’instruments (monétaires) supplémentaires. L’approche développée dans ce travail pourrait permettre l’évaluation séparée de telles politiques de réduction des pesticides et contribuer ainsi à l’élaboration de politiques plus efficientes.
Étude : Devilliers, E., Möhring, N., Finger, R. (2024). Estimation and comparison of the performance of low-input and conventional agricultural production systems. Q Open 4, 1, 2024, qoad032, https://doi.org/10.1093/qopen/qoad032
Auteurs : Esther Devilliers, Université de Lorraine, Université de Strasbourg, AgroParisTech, CNRS, INRAE, BETA, Nancy, France ; Niklas Möhring, Université Bonn, Allemagne, Robert Finger, ETH Zürich. Contact : Robert Finger, rofinger@ethz.ch